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Chère et belle inconnue,
Voici donc, chère et belle inconnue, un blog qui t’est dédié. Si j’ai mis ce blog en ligne, c’est, bien sûr, pour ne pas que tu le demeures, inconnue. Tu as vingt ans, ou quarante-cinq, tu as des rondeurs ou tu es mince, tu es typée européenne ou de partout ailleurs. Tu n’es pas une, bien sûr, mais toutes les femmes que je ne connais pas, ce qui en fait beaucoup.
Celles qui ne me le sont pas, inconnues, il n’y a pas tant que ça. Un de ces jours je te parlerai d’elles ; ou peut-être sur plusieurs jours, en attendant que tu te manifestes. Car ce que j’espère, bien sûr, ce que tu m’écrives et avoir l’occasion de te connaître.
Le blog commence à Les enfants ont aussi des fantasmes
Bisous à toi
Soda
Chère et belle inconnue
Je ne comprends pas ce qui m’a pris pendant toute cette année ; j’ai commencé de plus en plus souvent à fantasmer sur son retour, à imaginer que quand je la verrais je sortirais avec elle. Régulièrement, la nuit, je rêvais que je lui faisais l’amour ; bref, je voyais son retour en grand et j’étais impatient qu’elle annonce qu’elle prenait le chemin de retour.
Entre-temps, j’avais demandé à l’ANPE un bilan de compétences ; ils m’ont dit qu’il n’avaient plus d’argent pour ça et m’ont envoyé à autre chose, puis à une autre association, puis à une boîte privée, qui tous étaient censés me trouver une formation dans le domaine que j’avais demandé, l’informatique. Pendant un an, on m’a ainsi baladé de bureau en bureau sans que ça n’aboutisse sur quoi que ce soit. Finalement, il m’a fallu admettre que l’ANPE n’était préoccupée que par le déplacements de papiers et de trouver un prétexte pour rayer les gens des listes. J’ai repris mon métier mais à un niveau plus modeste, moins ambitieux.
Au bout d’un an et demi, Laetitia est revenue. On s’est revus une première fois à une terrasse de café près de la place des Abbesses, où je lui ai amené des fleurs. Elle avait changé, c’est certain. Son tempérament s’était affermi, elle semblait épanouie, elle avait désormais des cheveux longs en dreadlocks et ornés de coquillages, puis portait deux tatouages ; une figure géométrique sur le dos et un dragon sur la cheville. La fashion-victim que j’avais connue en Bretagne était loin. On s’est revus quelques jours plus tard au cinéma en plein air de la Villette avec une bande de potes à elle, où on a vu Barton Fink. Indragable après la projection, elle avait trop fumé. Et on s’est vus une fois encore ; on s’était donnés rendez-vous Chez Adel, un bar de la rue de la Grange aux Belles, dans le dixième, où l’on joue souvent de la musique en live. On a discuté puis elle m’a dit qu’elle aimerait bien aller à la vidéothèque des Halles ; il y avait un festival et elle avait la photocopie de d’une carte d’une bénévole qui lui servait de pass. Il s’est avéré que c’était complet et, en définitive, on avait faim. En se baladant, on a atterrit au Café, rue Tiquetonne, dans le deuxième, près d’Etienne Marcel où, en mettant en commun un pot, on a pu s’offrir une grosse assiette de charcuterie et fromage mémorable, et une bouteille de vin.
Elle n’avait envie que d’une chose, c’était de retourner en Asie où, d’ailleurs, un mec l’attendait. Elle rêvait d’élever ses futurs enfants au bord de la plage, loin des voitures et du stress citadin, et se demandait où trouver du travail pour y retourner. Après m’avoir parlé un temps de son amoureux, elle m’a demandé : « et toi ? » Moi, à part une rencontre qui ne s’était pas bien passée, j’étais au régime sec depuis la rupture avec Pascale, ce qui a inspiré à Laetitia ce commentaire – il y a des fois où l’on se rend pas compte que ce qu’on dit, l’autre peut méchamment se le prendre dans les gencives – : « ah ça, moi (rester aussi longtemps sans toucher personne), je ne pourrais pas. » Peut-être imaginait-elle que c’était volontaire ? Peut-être croyait-elle que j’avais fait vœu de chasteté ; que pour avoir quelqu’un, il suffit de se lever un matin en se disant qu’à partir de ce jour, on ne dormira plus seul ? J’ai avalé ma salive, serré les dents, et je lui ai dit qu’il y avait quelqu’un que j’aimais beaucoup et que j’espérais que ça puisse être réciproque. Elle a tout de suite compris que c’était d’elle que je parlais, et elle a eu une soudaine envie de mettre un terme à la soirée. On a réglé, je l’ai accompagné jusqu’au métro, elle m’a précipitamment fait la bise, et elle est partie. C’est la dernière fois que je l’ai vue.
Le coup a été rude. Aussi irrationnel que ça puisse paraître, j’y avais vraiment cru, je m’étais vraiment convaincu qu’on finirait ensemble ; j’en avais tant rêvé ! J’ai rarement eu le moral aussi bas. A la psy, que je voyais toujours, je l’ai implorée de faire quelque chose, de me sortir de là. J’étais tout à fait prêt à admettre que sa méthode était plus profonde qu’une toute autre méthode, plus saine sur le long terme, mais là, il me fallait quelque chose tout de suite. Une méthode plus rapide, quitte à ce qu’elle soit plus superficielle, ou alors, s’il le fallait, des médicaments – encore que, si je la voyais elle, c’était justement pour éviter les médicaments –, mais elle m’a répondu qu’elle ne pouvait rien faire. « Je ne dis pas qu’il n’y a pas de méthode plus rapide, mais je ne la connais pas. » J’ai vu un pote qui m’a dit que la meilleure façon de soigner un chagrin d’amour était de rencontrer beaucoup de filles, et que de cette façon, on finissait par oublier celle qui nous faisait si mal. Et me conseillait d’aller en chercher sur Internet. C’est ainsi que j’ai rencontré Nathalie, dont je parlerai plus loin. J’ai commencé à noter que je perdais beaucoup mes cheveux ; j’ai d’abord mis cela sur le compte de la chaleur, mais en passant une dizaine de jours à la maison de campagne de ma mère avec les enfants, il m’a fallu réaliser que ce n’était pas normal. Comme à l’époque je portais les cheveux longs, ça ne se voyait pas beaucoup, mais en y regardant de plus près, on apercevait des plaques entières de cheveux qui étaient partis. Une dermatologue a mis un mot sur le phénomène : « pelade ». D’après elle c’était purement psychologique et m’a renvoyé vers une autre dermatologue, spécialisée en psychiatrie, à l’hôpital saint Louis, une sommité, à ce qu’il paraît en matière de chute de cheveux. Celle-ci était assez surprise que je puisse avoir une pelade au bout de trois ans de psychothérapie analytique ; quoi qu’il en soit, elle a paré au plus pressé, la chute de cheveux, prescrit des antidépresseurs et m’a envoyé vers une autre thérapeute, psychiatre, cette fois-ci. Evidemment, l’autre psy, je ne l’ai plus revue.
Par la suite, Laetitia et moi sommes restés en contact par téléphone, parfois par MSN. Elle avait un pote près de Montpellier qui la tannait pour y aller et trouver là-bas du travail, et c’est ce qu’elle a fait. Dans quel ordre les choses se sont passées, je ne sais pas trop, mais je sais qu’elle a longtemps cherché du travail dans le domaine culturel, ce qui ne l’aurait pas trop éloignée de son métier d’origine, puis, en désespoir de cause, elle a suivi un cours de tourisme durant lequel elle est tombée enceinte. Aux dernières nouvelles, elle n’a toujours pas trouvé du travail. Dans son patelin proche de Montpellier elle a trouvé quelqu’un et a déménagé avec lui ; j’imagine que les rêves de retour en Asie se sont évanouis. Plusieurs fois elle m’a invité chez elle, mais je n’y suis jamais allé, je n’ai que moyennement envie de rencontrer son mec, même s’il est certainement très sympa – pour mériter Laetitia, être sympa est bien la moindre des choses – et tout ce qu’on veut. Le bébé est né l’hiver dernier et à cette occasion j’ai pu le voir, en photo, le mec : il est couvert de tatouages et de piercings ; alors, évidemment, si c’est ce qu’il lui faut comme genre de mec, c’est sûr, je ne lui corresponds pas.
La semaine dernière, elle est montée sur Paris quelques jours pour présenter la pitchounette, comme elle dit, et on devait se voir. Mais, je ne sais pas pourquoi, elle m’a laissé un message pour annuler. Faudrait que je l’appelle pour savoir pourquoi. Quoique, est-ce bien la peine ?
En repensant à tout cela, c’est quand même enrageant que la plus grande passion amoureuse que j’aie pu vivre, ce soit une relation que ne se soit jamais faite. J’imagine que c’est ça, la vie.
Je t’embrasse
Soda
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