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Chère et belle inconnue,
Voici donc, chère et belle inconnue, un blog qui t’est dédié. Si j’ai mis ce blog en ligne, c’est, bien sûr, pour ne pas que tu le demeures, inconnue. Tu as vingt ans, ou quarante-cinq, tu as des rondeurs ou tu es mince, tu es typée européenne ou de partout ailleurs. Tu n’es pas une, bien sûr, mais toutes les femmes que je ne connais pas, ce qui en fait beaucoup.
Celles qui ne me le sont pas, inconnues, il n’y a pas tant que ça. Un de ces jours je te parlerai d’elles ; ou peut-être sur plusieurs jours, en attendant que tu te manifestes. Car ce que j’espère, bien sûr, ce que tu m’écrives et avoir l’occasion de te connaître.
Le blog commence à Les enfants ont aussi des fantasmes
Bisous à toi
Soda
Chère inconnue
Lorsqu’on m’a proposé ce projet en Bretagne, Pascale avait déjà rompu mais je n’avais pas encore trouvé où me loger, donc je vivais toujours chez elle. Pendant toute la préparation, j’ai souvent eu cette Laetitia au téléphone ; elle avait une voix agréable mais je trouvais qu’elle avait tendance à appeler pour un oui ou pour un non, alors que j’éprouve une détestation certaine pour le téléphone. Ils avaient loué des maisons déplaçables (ça porte un nom, mais là tout de suite, il m’échappe) et les avaient fait installer dans un camping. Une partie de l’équipe était déjà sur place, moi je suis arrivé avec la deuxième fournée. En arrivant au camping, la première que j’ai vue est Bénédicte, et la logique aurait voulu que ce soit elle qui me plaise tout particulièrement : elle était brune, les cheveux longs, ondulés, un petit visage joliment sculpté, assez grande, 1m70 au bas mot, elle était mince avec une superbe silhouette, trente ans, et, ce que j’apprécie tout particulièrement chez les filles, était très rieuse, toujours en train de sortir une blague ou de raconter n’importe quoi qui nous faisait tous nous écouler de rire. La première fois que je l’ai vue, alors que je n’étais pas encore descendu de la voiture, elle portait des lunettes de soleil et jouait à la star. En fait, elle n’avait pas de très jolis yeux, mais c’est là vraiment son seul et unique défaut physique. Et je chipote.
Mais celle sur laquelle j’ai flashé est Laetitia. Elle était plus petite, moins mince, rousse, les cheveux mi-longs, assez aplatis sur son crâne, une mèche qui vu le soin avec lequel elle le replaçait était très étudié ; un grand visage, ovale, petite bouche, un nez qui semblait légèrement enflé, des yeux comme dessinés avec une demi ellipse, marrons, des sur-cils roux qui formaient un demi-cercle qu’on aurait crus dessinés avec un crayon. Dans l’absolu pas très jolie, surtout en comparaison avec Bénédicte. Puis, surtout, une drôle de façon de se tenir : comme si elle avait le dos cassé entre le bassin et la première vertèbre lombaire ; les jambes droites, verticales, puis le dos droit aussi, mais incliné vers l’avant, ce qui faisait que les bras avaient tendance à pendre devant elle. Alors oui, dit comme ça, tu dois te dire qu’elle ne devait pas être très élégante, cette Laetitia, ce qui n’est pas faux, mais c’était terriblement mignon. Elle n’avait pas du tout un tempérament exubérant ; elle s’occupait de son taff et c’est tout. Sinon, c’était une fashion-victime. Elle est arrivée en Bretagne avec une valise énorme dont elle n’a pas porté les trois quarts du contenu.
Avant le démarrage du projet à proprement parler, nous avons pris une bière ensemble, mais j’ai été très maladroit. Ensuite, pendant le travail, nous autres techniciens travaillions assidûment pendant qu’elle, dont le travail était d’ordre logistique, était pendue à ton téléphone portable à 150 mètres de nous, pour ne pas nous gêner. Pendant tout le temps que ça a duré je scrutais donc sa silhouette au loin, espérant qu’elle ait la bonne idée de s’approcher, et en essayant de ne pas me déconcentrer. Après une semaine, quand le travail a été terminé, nous avons pris une journée pour profiter de la piscine du camping, de la plage un peu plus loin, et des restaurants locaux. A la piscine je l’ai vue topless et essayé de lui faire la conversation, mais elle était plus occupée par son bain de soleil. De retour à Paris, je me suis fait à l’idée qu’il n’y avait pas de raison pour que je la revoie ; manifestement, je ne l’intéressais pas.
Quelques semaines plus tard elle m’a rappellé pour me proposer un nouveau projet. En temps normal je l’aurais refusé ; le foutage de gueule atteignait là des sommets que je n’avais pas connu jusque là et, en plus, ça puait la galère à plein nez. Mais comme s’est Laetitia qui me l’a demandé, je n’ai pas su dire non. J’en ai pourtant vues, des galères, mais celle-ci a dépassé tout ce que j’ai pu imaginer : des horaires invraisemblables, une désorganisation telle que le gaspillage d’énergie atteignait des sommets, des outils qui n’étaient jamais là quand on en avait besoin, et un épuisement de toute l’équipe au dernier degré. Un assistant s’est endormi au volant en rentrant chez lui et a eu un grave accident. Nous autres techniciens, par rapport à d’autres, on s’en sortait encore bien, car notre métier étant matériel, il fallait bien qu’on tienne compte de la réalité des choses. Mais ceux qui s’occupaient de logistique étaient mis constamment en porte-à-faux et, parmi eux, c’est certainement Laetitia qui en a le plus souffert. Pour donner un exemple : si j’avais un problème à résoudre, je savais que je pouvais la téléphoner à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, elle était toujours réveillée. Les autres avec lesquels elle travaillait, c’est pas compliqué, ils ont tous jeté l’éponge et abandonné le navire en cours de route ; elle a été la seule à tenir jusqu’à la fin ; ce projet, elle l’a porté à bout de bras des mois durant. Ceci sans doute non sans assistance chimique ; je pense qu’elle a consommé beaucoup de cocaïne pendant cette période. De plus, on l’a bien mal remerciée pour tout ça. Toute cette désorganisation faisait que la plupart des membres de l’équipe rejetaient sur elle la responsabilité du chaos. Nous étions quelques rares, plus lucides que les autres, je pense, à avoir compris que le problème venait du responsable, du chef, de cette équipée. Mais bon.
Lorsque la galère s’est enfin terminée, elle n’en pouvait tellement plus qu’elle a tout bonnement décidé d’abandonner le métier. Elle allait partir en voyage pendant un an puis elle verrait bien ce qu’elle ferait à son retour. Je l’ai vue quelques fois durant les mois où elle a préparé son voyage, on peut bien dire qu’on était devenus potes. Un soir, après une sortie cinéma, pendant qu’on prenait un pot à un bistrot, j’ai osé lever la main pour la porter jusqu’à son visage ; elle n’y est pas arrivée, Laetitia a fermement coupé sa course. J’ai essayé une deuxième fois, pour vérifier que le non voulait bien dire non, la réaction a été la même. Je n’ai pas insisté. Quelque temps plus tard, elle a pris son sac a dos et elle est partie au bout du monde.
Un autre qui a mal encaissé ce projet c’est moi. Mon projet suivant était aussi sur Paris, que deux jours. Le matin de la deuxième journée, en sortant du métro, à quelques dizaines de mètres du lieu de travail, j’ai été à deux doits de craquer ; je me suis mis à pleurer, j’ai voulu me jeter par terre et hurler à plein poumons, je voulais crier que j’en avais marre. Finalement, je me suis ressaisi et je me suis normalement présenté au boulot. Une fois la journée lancée, ça a été. Le suivant a été un projet non seulement, une fois n’est pas coutume, très bien payé, mais de plus, techniquement bien plus facile que ce que j’avais l’habitude de faire. Ca motivait. Puis il y en a eu un autre encore, une dizaine de jours, cette fois-ci. Il y a eu un matin où je n’arrivais plus à me lever ; la perspective de passer encore une journée à ce boulot pour lequel j’avais tant donné et qui me l’avait si mal rendu me bloquait totalement. Je n’ai pu finalement y aller qu’en me promettant que c’était la dernière fois. C’était terminé, fini, il fallait passer à autre chose.
Pendant ce temps, Laetitia était donc en vadrouille à travers le monde. Elle a assez régulièrement envoyé un mail à toute sa liste d’amis, et parfois même, des photos. Parallèlement, j’entretenais avec elle une correspondance privée, où elle me mailait des messages pour moi spécifiquement. Je lui ai même, un jour, envoyé un cadeau. C’était assez marrant : ses premiers messages semblaient être ceux d’une touriste, puis ils sont devenus progressivement les messages d’une voyageuse.
(à suivre)
Bisous, belle inconnue
Soda
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