Pour toi

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Chère et belle inconnue,

 

Voici donc, chère et belle inconnue, un blog qui t’est dédié. Si j’ai mis ce blog en ligne, c’est, bien sûr, pour ne pas que tu le demeures, inconnue. Tu as vingt ans, ou quarante-cinq, tu as des rondeurs ou tu es mince, tu es typée européenne ou de partout ailleurs. Tu n’es pas une, bien sûr, mais toutes les femmes que je ne connais pas, ce qui en fait beaucoup.

 

Celles qui ne me le sont pas, inconnues, il n’y a pas tant que ça. Un de ces jours je te parlerai d’elles ; ou peut-être sur plusieurs jours, en attendant que tu te manifestes. Car ce que j’espère, bien sûr, ce que tu m’écrives et avoir l’occasion de te connaître. 

 

Le blog commence à Les enfants ont aussi des fantasmes

 

Bisous à toi

 

Soda

Dimanche 29 octobre 2006

Chère et belle inconnue

 

 

 

 Je crois que si j’avais mieux assumé et assuré ce que je suis censé être, c’est-à-dire, un professionnel de ma profession, on en serait pas arrivé là. Pascale aurait pu laisser tomber son boulot de merde et renouer avec ses rêves d’avant-grossesse, ou peut-être autre chose, mais un quelque chose qui aurait rempli sa vie professionnelle, et par la même occasion, notre vie tout court à tous les deux. Mais je crois aussi que si Pascale n’avait pas laissé tomber aussi facilement ses rêves, d’accord, on aurait galéré, mais aussi, on aurait marché la main dans la main vers quelque chose. On se serait peut-être plantés, mais au moins, on aurait essayé.

 

 

 

Les années ont passé, en ce qui me concerne, tous les problèmes de départ se sont aggravés avec le temps. Le petit grandissait et, passé l’âge de raison, il a joint sa voix à celle de sa mère pour réclamer un petit frère ou sœur. Finalement, j’ai cédé, pas franchement enthousiaste. Mon calcul a été qu’au mieux, elle ne tomberait plus enceinte, au pire, j’avais le temps de voir venir. Lorsque pour le premier enfant elle a remarqué son retard dans ses règles, son gynécologue ne pouvait pas croire que ce soit à cause d’une grossesse, car Pascale était quasiment stérile. C’est probablement la principale raison pour laquelle elle avait refusé d’avorter : être enceinte, pour elle, ça tenait du miracle. Ensuite, Pascale avait pris la pilule pendant toutes ces années, or, dans ces conditions, il est courant qu’une femme tarde à être à nouveau féconde. J’avais donc accepté en croisant les doigts pour que ça n’arrive pas. Dix jours après – calendrier en main, si je puisse dire –, elle était à nouveau enceinte.

 

 

 

Tout ceci appelle à deux commentaires :

 

 

 

Pendant toutes les années où elle désirait un deuxième enfant mais que je le refusais, ses copines, sans exception, l’encourageaient toutes à me faire un môme sur le dos ; « t’as qu’à dire que tu as oublié un jour la pilule. » Comme quoi, chère inconnue, tu peux être passablement langue de pute.

 

 

 

Je ne regrette pas, je ne peux, mentalement, psychologiquement, physiquement, regretter d’avoir des enfants. Avant que l’enfant commence à exister, ce n’est qu’une abstraction … il n’existe pas, j’ai envie de dire, malgré la lapalissade. Mais ensuite, lorsqu’il commence à prendre forme, il se met à occuper de la place dans notre esprit et notre vie ; et dès lors, s’il venait accidentellement à disparaître, ce serait vécu comme une amputation, pire que la perte d’un membre ou de la vue. L’enfant, une fois qu’il existe, devient indispensable.

 

 

 

La situation entre elle et moi n’était pas moins malsaine. D’ailleurs, ma cousine P, de passage chez nous, m’avait discrètement prévenu : « J’ai l’impression que Pascale n’est plus amoureuse de toi. » Un jour, si elle n’a pas exigé, elle a quand même tout fait pour que j’aille voir un psy. Je suis tombé sur une lacanienne, ce qui veut dire, un psy qui ne dit pas un mot des semaines, ou des mois durant, si ce n’est pour dire, à la fin de la session : « eh bien, nous continuerons la semaine prochaine. » Jamais de réponse à mes questions, jamais un commentaire, jamais rien. Lorsque pour la énième fois je lui ai demandé ce que j’avais, elle a répondu que je devais quand même un peu m’en douter. Ben non, si ce n’est pas elle qui me le dit, qui va me le dire ? « Dépression. » J’ai eu du mal à le croire. Je n’ai jamais vécu une de ces dépressions à te clouer au lit, incapable de lever le petit doigt. Chez moi, ça n’a jamais été autre chose qu’un mal-être qui me rongeait petit à petit de l’intérieur, jamais quelque chose de violent. Puis, mis à part les quelques années qui marquent mon passage à l’âge adulte, mes seize, dix-sept ans, à vingt, vingt-et-un ans, c’est l’état dans lequel je me suis toujours trouvé. J’attribuais ça à mon tempérament et non à quelque cause pathologique. Ou alors, il me fallait admettre que j’ai toujours, à l’exception de cette brève parenthèse, vécu dans un état pathologique. « Vu votre enfance, vous auriez dû être soigné dès que vous étiez enfant, » m’a dit quelqu’un d’autre quelques années plus tard.

 

 

 

Trois ans après commencer à voir la psy, deux ans après la naissance du second, est arrivé ce qui devait finir par arriver : Pascale, lasse de la situation dans laquelle nous vivions, m’a mis à la porte. Non pas, quand même, qu’elle ait mis mes affaires devant la porte et changé les serrures ; elle m’a laissé le temps qu’il a fallu pour trouver un endroit où aller. Mais étant donné que l’on vit à Paris – à Bruxelles, il nous a fallu à moi et à un pote, mon futur co-locataire, de nous balader pendant deux heures dans le quartier qui nous intéressait, et de discuter pendant vingt minutes avec notre futur propriétaire, pour trouver un appart à notre goût, à un prix raisonnable, sans caution, sans fiches de paye, sans questions indiscrètes, bref, sans qu’on nous fasse chier. –, que je n’avais pas de salaire fixe, et de toute façon extrêmement modeste, sans que personne dans ma famille puisse se porter caution pour moi, sans piston, c’était vraiment pas gagné d’avance. Finalement, comme je ne suis ni noir ni arabe, j’ai fini par trouver une colocation ; ça oui, à un prix abusif et au black, par dessus le marché.

 

 

 

 

 

Peu après mon départ, Pascale s’est précipitée dans des bars de lesbiennes, et a vite attrapé quelque chose. Une femme d’à peu près son âge fort sympathique et gentille, il faut le dire, mais terriblement collante – il lui est arrivé de me tenir au téléphone pendant deux heures pleines, moi qui soufre de téléphonephobie – et surtout alcoolique au dernier degré. L’un – qu’elle soit sympathique et gentille – rattrapait l’autre, mais je dois dire que j’ai moyennement apprécié d’apprendre que le grand, à deux ou trois reprises, ait eu à la mettre à la porte, complètement bourrée, d’un coup de pied au cul, pour le compte de sa mère. Le tableau s’est encore compliqué lorsqu’est entrée en scène l’ex de l’ex de mon ex. Nettement plus jeune, elle ne souffrait pas d’alcoolisme, bien plutôt le contraire, puisque son père à elle est alcoolique et que donc, les boissons fortes lui posaient un problème – ne me demande pas, chère inconnue, ce que, dans ce conditions, elle avait fait avec l’autre –, mais pas moins jetée que la première. Pascale s’est mise à sortir avec cette nouvelle arrivée, puis après, je ne sais pas trop ce qui s’est passé : toutes les combinaisons de couple entre les trois se sont faits et défaits avant de se refaire et, parfois même, elles ont été ensemble toutes les trois ; je n’ai pas bien suivi. Mais ce que j’ai retenu, c’est que tout ça s’est passé avec des coups de poing, des propos peu amènes des unes sur les autres, de cris, des conversations téléphoniques jusqu’à la fin de la nuit, jusqu’à ce que Pascale mette le holà et les foute toutes dehors et refuse de les prendre au téléphone.

 

 

 

Cela s’est passé il y a déjà quelques années. Pascale, assez échaudée par cette expérience, n’a plus été avec personne ; en tout cas, que je sache. Quant aux deux énergumènes, la dernière fois que je les ai vues, il n’y a pas très longtemps, elles étaient ensemble.

 

 

 

*

 

 

 

Après quatorze ans de vie commune et deux enfants, on s’était donc quittés. Sans bruit ni scandale, d’ailleurs. J’avais protesté de la rupture, mais à vrai dire, c’était plus symbolique que réel ; je n’avais pas envie de vivre avec une femme qui ne voulait pas vivre avec moi. Ce qui aurait pu susciter des disputes c’était évidemment les enfants, mais il n’en a rien été. D’abord, je trouve assez naturel qu’en cas de rupture, ce soit la mère qui les garde ; mille choses peuvent faire en sorte qu’il vaille mieux le contraire, mais comme règle générale, ça me va. Puis, dans ma pseudo colocation pourrie, en parvenant à peine à gagner ma vie, que les enfants viennent avec moi est une question qui ne s’est même pas posée. Nous sommes donc restés amis, sans l’amertume d’engueulades post-rupture – en fait, quand j’y repense, on s’est jamais engueulés – et, ne serait-ce que pour synchroniser notre attitude parentale vis-à-vis les enfants, on se voit toujours très souvent.

 

 

 

 

 

 

Voilà, chère inconnue, ce que fut ma relation la plus longue.

 

 

 

Sur ce, bonne journée, bisous, et à bientôt

 

 

 

Soda

Par Soda - Publié dans : belleinconnue
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