Chère inconnue
Puis, il y avait aussi la démarche. Et là, là, je dois dire que j’ai été assez fier de moi. On a tous l’image du travesti qui en fait trois tonnes en agitant des bras et des jambes désarticulés et s’écriant à tout va « ouh-là-là ». Je n’ai jamais vu une femme se comporter de la sorte. Ce qui me donnait la meilleure image de la façon correcte de se tenir, c’était un mannequin au cours d’un défilé. Elles se tiennent droites, déhanchent, à chaque pas, elles s’appuient fermement sur la jambe qu’elles viennent de planter au sol, les bras suivent le mouvement du corps … bref, affirment leur présence. Quand on a eu l’occasion de parler avec des comédiens, et qu’ils expliquent comment trouver des gestes en particulier, ils disent qu’il s’agit pour eux de trouver la contrainte qui les oblige à adopter le geste souhaité. C’est beaucoup plus naturel que d’essayer de l’imiter. Par exemple, si un acteur doit jouer un boiteux, plutôt que d’essayer d’imiter un vrai boiteux, ils vont chercher la position ou l’accessoire de jeu qui va l’obliger à boiter.

Il s’agissait donc de trouver la contrainte qui allait m’obliger à déhancher, plutôt que d’essayer de faire une simple imitation. La première contrainte était évidemment les talons aiguilles, qui obligent à poser le pied la pointe d’abord ; mais je l’ai surtout trouvée en cambrant le plus possible. A chaque pas, en sortant les fesses le plus possible, en lançant le pied le plus loin possible, en étirant la jambe, j’obtenais ce déhanchement si caractéristique des femmes. Peu satisfait par le débardeur pour une raison qu’après coup me paraît évidente : les vêtements pour femmes sont coupés pour les femmes, pas pour les travestis ; j’ai acheté une robe très courte dans une boutique spécialisée dans le travestisme du coté de la Place de Clichy, qui m’allait à merveille. Quand je suis allé l’acheter, j’étais épilé, et en l’essayant, on m’a fait des compliments sur mes jambes. Contente, la Fanny. La robe venait avec une grosse ceinture qui, lorsque je marchais en femme, soulignait encore le déhanchement. Tout cela marchait si bien que lorsque j’ai montré Fanny à ma sœur de Londres, elle s’est exclamée : « Ca me fait chier que ce soit un mec qui me montre comment on marche avec des hauts talons ! »
Longtemps, je ne me suis pas préoccupé de la poitrine. Pas mal de femmes ont une poitrine quasi invisible et ne sont pas moins femmes pour autant. Il y avait aussi que le but était qu’une fois Fanny bien mise en place, de sortir dans des soirées trans, et pas juste pour aller boire un verre. Or, j’adore qu’on s’occupe de mes bouts de seins ; je ne voulais pas qu’il y ait des obstacles pour celui, ou celle, qui s’aventurerait par là. Mais le travestisme a ses codes, et parmi ceux-là, on se doit d’avoir une poitrine. Je suis donc allé acheter des prothèses en silicone – qui, soit dit en passant, coûtaient la peau des fesses – et un soutient-gorge pour les tenir. Il s’est avéré que les seins contribuaient à camoufler la largeur des épaules, ce qui était une bonne nouvelle. Mais qu’est-ce que c’était lourd ! Je pleins les femmes qui ont une forte poitrine.

Si la question de la voix ne m’inquiétait pas énormément, il est assez admis que les travestis n’aillent pas une voix très féminine, la solution au maquillage commençait à beaucoup se faire attendre. Après l’expérience avec Erika, je me suis dit que le but n’était pas d’ajouter trente-six couches de peinture dans l’espoir d’effacer ce qui pourrait y avoir de masculin sur le visage. Le visage d’une femme n’est pas l’absence de traits. Je me suis dit qu’à l’instar de la démarche, le but était de trouver le petit-quelque-chose qui faisait qu’un visage n’était plus le visage d’un homme, mais bien celui d’une femme. Par exemple, il est clair que les femmes ont généralement de sourcils plus fins que ceux des hommes, et en plus, elles cherchent souvent à les affiner encore davantage. Mais il ne reste pas moins qu’il y a des filles qui ont des sourcils plus épais que la moyenne sans qu’on confonde leur visage avec celui d’un homme. Il est donc tentant d’affiner les sourcils – il y a une cire spéciale qui permet de les camoufler – mais ce n’est pas ça qui va transformer le visage d’un homme en visage de femme.
Pas longtemps auparavant j’avais rencontré une maquilleuse-esthéticienne hongroise pour qui le monde du porno n’était pas étranger ; et d’ailleurs, elle avait vécu jusqu’à pas longtemps auparavant avec un acteur porno, qui faisait aussi des films gays. Avec une certaine appréhension, car il n’est pas facile de dire à quelqu’un que l’on aime s’habiller en femme, mais pensant qu’elle avait dû en voir d’autres, je lui ai demandé si ça lui disait d’expérimenter avec moi. Elle semblait très contente que je lui demande, et on s’est mis d’accord pour organiser ça. Je ne sais plus très bien pourquoi, on a commencé des séances d’épilation, puisque ça, je pouvait le faire moi-même. Mais, en tout cas, j’en ai retenu qu’elle préférait épiler à la cire qu’à la machine électrique comme je l’avais fait parce que, d’après elle, avec la machine les poils ont tendance à se tortiller et à se casser, ce qui revient un peu à les raser, ce qui n’est jamais excellent. Peu de temps après, donc, je me suis acheté une machine à cire.

Durant les deux ou trois séances d’épilation, on a évidemment pas mal bavardé, et elle m’a montré des films porno où elle avait été impliquée. Elle m’a même montré des films où elle y jouait, notamment une scène avec son ex. En dehors de ça, elle a multiplié les signes avec lesquels elle me montrait qu’elle avait bien envie de moi. Seulement, à cette époque, j’attendais Laetitia, qui devait débarquer à Paris d’un jour à l’autre, et j’ai déjà écrit combien cette Laetitia m’obsédait. Aussi mignonne que l’Hongroise ait été, et c’était beaucoup, je ne voulais pas coucher avec elle. Et ça, ça, une fille ne le pardonne jamais. Une fille qui dit explicitement – aussi explicitement qu’une fille est capable de le dire – qu’elle a envie de nous et décliner son offre, c’est le meilleur moyen de s’en faire une ennemie.
Résultat des courses : après les séances d’épilation, pratiquement plus moyen de la revoir. Elle ne m’a plus appelé, plusieurs mois plus tard, que pour me demander de lui rendre un livre qu’elle m’avait prêté. Il a donc fallu que je me débrouille tout seul.
Le livre, soi dit en passant, était assez intéressant. C’était un beau livre de photos de maquillage, créés par un maquilleur de Los Angeles, donc, j’imagine, de Hollywood aussi. On y voyait multitude d’exemples de maquillage, avec la photo de la fille au naturel et la même fille maquillée par l’artiste. Il y avait même la photo d’un homme au naturel, et le même maquillé en femme. Mais ce qui était surtout intéressant, c’était une photo d’une fille peinte au pinceau destiné à illustrer les zones à mettre dans l’ombre, et celles à mettre en relief. Grâce à cette photo j’ai fait beaucoup de progrès.

Il y avait aussi les cheveux. Je les avais laissés pousser de sorte qu’ils étaient désormais mi-longs. Je suis allé me les faire couper chez un coiffeur de la rue de Londres qui était censé savoir faire des coupes mixtes, transformables d’un coup de brosse de coupe de femme en coupe d’homme, et inversement. J’ai été un peu embêté : autant la coupe en version femme était réussie, autant la coupe en homme semblait féminine, je n’était pas franchement l’aise avec cette coiffure en temps normal. Dès qu’ils ont poussé un petit peu, j’ai pris l’habitude de les attacher.
Donc voilà, au bout de plusieurs mois, voire même un an, tout ça commençait à prendre forme. J’avais même déposé des annonces ça et là sur internet. Et j’avais même répondu à une en particulier. Il s’agissait d’une femme qui disait que son mari était passionné par le troisième sexe et qu’elle voulait lui offrir une belle créature pour son anniversaire. Mais elle n’a pas trouvé que ma création était suffisamment réussie. Elle cherchait sans doute un travesti sous hormones, et là, faut quand même pas pousser, je ne l’ai jamais envisagé.
Pendant des mois, donc, j’ai amélioré Fanny, je me suis exercé à bien marcher, affiné ma gestuelle, appris, plus ou moins, à me maquiller, au rythme des allées et venues de mon « colocataire. » Puis, tout un tas de choses, dont l’échec face à la fille qui m’obsédait, des problèmes professionnels, la dépression qui s’en est mêlée, et ainsi de suite, ont fait que j’ai oublié Fanny de plus en plus. En plus, la pelade, c’est-à-dire, la perte de cheveux, rendait difficile la transformation en Fanny crédible, je n’arrivais plus à créer l’illusion.

Il me semble bien qu’entre l’été où tout cela est arrivé et l’hiver qui a suivi, je ne me suis pas habillé en Fanny une seule fois. C’est à ce moment-là que quelqu’un a répondu à une de mes annonces. Il s’agissait d’un couple sur Lille, ils voulaient un plan à trois avec un travesti. Leur prise de contact tombait assez mal ; je ne ressentait plus l’envie irrépressible de m’habiller en femme que j’avais ressenti auparavant, je ne faisais plus des fantasmes où je me voyais faire l’amour en femme. Mais d’un autre coté, ça me faisait un peu mal au cœur d’avoir créé ce personnage de Fanny sans jamais, à l’exception du bonhomme de la boutique de lingerie sexy, lui faire faire l’amour. On a discuté sur Msn, mais la chose ne pouvait pas se faire tout de suite. L’endroit qu’ils prévoyaient pour faire ça n’était pas chauffé et il fallait donc attendre le printemps. Le mois d’avril arrivé, on a repris contact, je me suis préparé et le jour prévu, j’ai pris le TGV pour Lille. Ils sont venus me chercher à la gare, ils m’ont invité à déjeuner, puis on est allés au fameux lieu qui n’était pas chauffé.

Il ne s’en fallait pas de beaucoup pour qualifier la situation de glauque. Le lieu était un studio dans un immeuble en mauvais état, on y accédait par une échelle. D’après ce qu’ils m’ont expliqué, c’était là que lui vivait avant de déménager avec la femme. Le studio était tout en longueur, à peine assez large pour le misérable matelas qui était posé à même le sol. La pièce avec la douche et les toilettes était absolument exigu. Lui a attendu pendant que j’ai pris une douche, que je me suis habillé et maquillé ; la fille s’est mise en dessous sexy. Lorsque je me suis présenté en Fanny, je n’ai pas eu l’occasion de faire voir ma gestuelle ni ma démarche que j’avais si longuement travaillé. Il s’est mis à genoux devant moi, a soulevé ma jupe et ma robe, et s’est précipité sur ma bite. On a fait quelques postures, à un moment donné j’avais la tête entre les cuisses de la fille pendant qu’il me tripotait par derrière. Il n’y a pas à dire : toucher une fille est plus agréable que de toucher un homme. J’ai envie de dire : la peau d’une fille est objectivement plus agréable que celle d’un homme. Parfois je me dis que le tour de force de la nature le plus impressionnant est d’avoir fait en sorte que toutes les filles ne soient pas lesbiennes.

Mais le plus clair du temps, ça s’est passé entre lui et moi, la fille s’est contentée de se masturber en regardant son mec s’affairer avec moi. Ils soutenaient que s’épiler les régions génitales multipliait le plaisir, si bien que lui s’était épilé, ou rasé, tout ce qu’il y avait en dessous de son caleçon, et était poilu partout ailleurs : jambes, ventre, poitrine, bras. J’avais trouvé ça assez ridicule. Toujours est-il qu’on s’est touchés, sucé, et, finalement, il m’a sodomisé, en levrette. Laborieusement, il avait du mal avec le préservatif.
Ca s’est passé sur une durée d’une ou deux heures, pas aussi vite que ce qu’on pourrait penser d’après ma description, mais il est inutile d’entrer plus dans les détails.
Après, on est allés prendre un pot en attendant mon train de retour. Je me souviens qu’à un moment donné, il m’a dit que le sexe, ce n’était pas si important que ça, que c’était une activité comme une autre, pas de quoi faire tout un cinéma. Eh bien je ne suis pas d’accord. Le sexe n’est pas une activité comme une autre ; ou n’a pas à l’être. Peu de choses procurent un plaisir comparable au plaisir que procure le sexe – comme ça, au pied levé, je ne vois que les décharges d’adrénaline lorsque, par exemple, on pratique un sport dangereux –, peu de choses mettent en branle tout notre être comme le sexe. A condition de cultiver le plaisir, de le faire mousser, de le laisser nous parcourir. Et non pas en le réduisant à un « je-te-suce-tu-me-suces-je-t’encule, » puis basta.

Malgré tout, je ne regrette pas. Mais il est certain que j’aurais aimé que ça se passe autrement. J’aurais aimé que ce soit plus glamour, plus érotique ; j’aurais aimé pouvoir jouer à la femme, avoir l’occasion de faire des manières avant de céder, comme le font les filles. J’aurais aimé que ça ne se réduise pas à quelques gestes mécaniques.
Reste que je l’ai fait une fois avec ce couple-là, et que je n’avais pas envie de le refaire une deuxième.
De toute façon, le personnage de Fanny avait déjà pratiquement disparu. Et depuis, je ne me suis plus habillé en femme. Il y a quelques mois, alors que ma sœur de Londres était de passage à Paris, je lui ai donné tout ce qu’elle pouvait prendre : maquillage, vêtements et quelques accessoires, me laissant les escarpins et le prothèses.
Aujourd’hui, je me vois mal reprendre le personnage de Fanny. Il y a quelques années encore je pouvais espérer arriver à un résultat crédible, mais maintenant, mon corps et mon visage et mon corps ne s’y prêtent plus. Puis, je n’ai plus envie.
Je ne sais pas trop pourquoi ça m’a pris, comme ça, tout d’un coup. Et je ne sais pas non plus pourquoi l’envie est partie. Mais il reste que tout ça a finalement été une expérience fort sympathique.
Bisous à toi, belle inconnue
Soda


















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